Quartiers d’été
Bernard Lavilliers
Place de la République 2 avril 2006

- Allo ! Olivier ? - Oui ! - J’ai une conférence de presse, mercredi après-midi. T’es libre ?
Tu penses que je suis libre. Cela ne fait que quelques semaines que je suis officiellement photographe et on me propose déjà de couvrir une conférence de presse. Pour moi, c’est la gloire.
- Bien sûr ! C’est quoi ? - Il y a un concert dimanche, place de la République, organisé par la Ligue des Droits de l’Homme. Ils font une présentation de l’évènement et il y aura des artistes. - J’y serai.
Le jour dit, je me retrouve dans les locaux de la LDDH. Un rez-de-chaussée triste, une salle de réunion mal rangée, du bazar partout et face à moi des responsables de la cause et des artistes. Je n’en connais aucun ! Il y a, me dit-on un membre des Têtes raides, mais je ne sais pas lequel… La responsable de la com annonce le programme. C’est ainsi que je mets un visage sur Lola Laffon et Akli D.
Ce qui m’intéresse le plus, malgré tout, c’est l’obtention de mon accréditation pour le concert de dimanche, car en plus de ces jeunes chanteurs, il y aura sur le plateau : Didier Super, Lo’Jo, Souad Massi, Loïc Lantoine, Didier Lockwood, Dyonisos, Cali et Bernard Lavilliers ! Que du beau monde et surtout, une nouvelle fois, la possibilité d’engranger des images d’archive, d’une dizaine d’artistes, en une journée !
En ce jour consacré à la lutte contre « l’immigration jetable », c’est le slogan choisi par la ligue, le temps est incertain. Les nuages diffusent la lumière et tout à coup le soleil déchire le ciel et vient bruler toutes les parties claires des clichés. Pas de panique. Je suis là pour apprendre. Je remplis des cartes mémoires, avec quantité de fichiers destinés, in fine, à la corbeille.
En début de soirée, alors que la lumière est très bonne, on annonce enfin la venue sur scène de Lavilliers.
Aux U.S.A, il y a Bruce Springsteen, en France on a Bernard Lavilliers. Je sais bien que cette comparaison fera sourire, mais j’y tiens. Je ne parle pas du nombre de disques vendus, ni de stades pleins à craquer, non je veux dire l’impression que le stéphanois donne lorsqu’il apparaît. Une présence comme peu d’artistes en possèdent. Il y a des chanteurs qui doivent multiplier les efforts et les effets pour s’installer sur la scène. Lavilliers, la simple morgue de son regard, suffit à mettre les 10 000 personnes de la place de la République sous sa coupe. Il ne fait rien Bernard pour exister. Il est là.
Une guitare sanglée autour de son cou, il chante son tube du moment « Les mains d’or ». Tu penses, avec un public acquis à la cause des plus démunis, cette chanson fait un véritable carton. Puis il interprètera un autre titre adapté à l’évènement, dont le célèbre refrain dit que « La musique est un cri qui vient de l’intérieur ».
C’est au cours du salut, avant de quitter la scène que je fige ce portrait. Aucune démonstration de joie. Pas d’exubérance. Tel un monarque offrant son œuvre au peuple, Lavilliers se fait applaudir, quasiment acclamer et s’en va.
Certains de mes amis n’aiment pas cette photo. Ils lui trouvent un air supérieur, presque dédaigneux. On m’a même dit qu’il se prenait pour le Ché ! Pourtant, je trouve que cette attitude lui va bien. La contre-plongée augmente l’impression de domination.
N’oublions pas que c’est en forgeant son image que l’on crée son personnage. Ce que j’ai sous les yeux ne me semble pas être en décalage avec ce que j’entends sur ces albums. L’osmose est parfaite. Joue-t-il un jeu ? Se prend-il au sérieux ? Je n’en sais rien. Et puis, qui sait qui est vraiment Bernard Lavilliers ? Un chanteur, c’est tout.
Bonne semaine.
