Quartiers d’été
Mano Solo
Olympia 18 septembre 2006

Dans nos vies, il y a des routes que l’on croise. Des chemins parallèles, qui de temps en temps oublient la réalité géométriques et finissent par se frôler.
Au beau milieu des années 90, alors que je fréquentais le milieu théâtral et rêvais d’une carrière sur les planches, la pièce que notre compagnie venait de monter avait été, à notre grande surprise, choisie par le directeur du Tourtour, célèbre salle rue Quincampoix, à côté de Beaubourg, pour tenir l’affiche tout l’été.
Nous allions prendre le créneau détenu depuis plusieurs semaines, par Mano Solo. Celui-ci était fermement soutenu dans sa démarche artistique par le directeur de la salle, qui le recevra souvent sur son plateau, y compris lorsque la carrière de Mano sera pleine de succès et lui permettra d’investir des lieux vingt fois plus grands.
« La marmaille nue » tournait en boucle chez moi. Encore trop jeune et pas assez sûr de moi, je n’ai pas osé, alors que nous installions notre décor et que Mano et ses musiciens enlevaient matériel et effets personnels des loges, l’aborder pour lui dire le plaisir que j’avais à écouter ses titres et à gratouiller quelques chansons sur ma guitare. Nous nous sommes croisés, salués, souris et ce fut tout.
Une des premières grosses manifestations musicales à laquelle je me suis rendu, en tant que photographe, se tenait sur la place de la République. Parmi les têtes d’affiche : Mano Solo. Arrivé, puis reparti aussi vite, je n’eus pas le temps de contourner la scène pour tirer quelques portraits.
Lors de la fête de l’Huma qui suivit, je croisai un autre photographe qui me fit savoir que le mardi suivant, Mano serait à l’Olympia. Je fis en sorte de connaitre le nom de la personne qui gèrait les accréditations et pris contact le lundi matin à la première heure. J’obtins sans trop de problème le précieux sésame.
Ce soir-là, nous étions peu nombreux dans l’espace réservé aux photographes, mais la salle du boulevard des Capucines était pleine à craquer. En première partie Loïc Lantoine nous donna une prestation poétique et rock’n roll, à la fois. Des textes plus slamés que chantés et une contrebasse pour seul instrument. La lumière n’était pas bonne. Tout en contre. Rien de face. Un peu de côté et c’est tout. Cela s’arrangera pour la tête d’affiche, pensais-je…
Mano Solo est entré sur la scène accompagné de trois musiciens et de son chien, un beau berger allemand ou y ressemblant furieusement, un bandana autour du cou en guise de collier. Grand, sec et coiffé d'un chapeau, le chanteur ne donnait pas son visage. Et ces éclairages qui ne changeaient pas. On en prenait plein les yeux, au sens propre. Comme souvent, allez savoir pourquoi, dans les concerts, on ne sert pas les meilleures lumières aux photographes, pourtant venus pour donner une bonne image des artistes. Nous allons donc avoir un contre-jour permanent et une silhouette fantomatique face à nous.
Dans ces situations, un peu tendues, il y a quelques minutes de stress. Comment sortir d’ici avec au moins un bon cliché ? Il faut faire vite, tout essayer : Gros plan, plan large, américain, focales courtes et longues se succèdent. On va à droite, à gauche, non pas au centre ! Micro sur pied, collé à la bouche. On ne voit rien.
Il faut se résigner après le deuxième titre et se dire qu’on n’aura sans doute pas le portrait classique tant attendu, avec le regard. Alors on joue la carte de l’esthétique, on s’amuse avec les couleurs, les effets, la fumée qui envahit le plateau pour donner forme au rais lumineux.
Et puis, à un moment, alors qu’une douche blanche et découpée baigne l’arrière du corps du chanteur, Mano tourne légèrement son visage et entre dans la lumière ! Dans mon viseur j’ai ce qu’il me faut. Travaillant tout en manuel, je joue en permanence avec les ouvertures et vitesses d’obturation. Là, il me fallut régler très rapidement. Trop ouvert, j’aurais cramé les blancs et obtenu un visage surexposé. Trop rapide, je n’aurais pu détacher que le projecteur du fond et perdre le corps du chanteur.
Par chance, il reste trois ou quatre secondes dans cette position. Juste le temps, pour moi, de tester plusieurs formules. Ce sera finalement 2,8 et 1/80, 70mm, pour 1600 iso.
Je suis resté dans la salle pour assister à tout le concert. La lumière sera identique jusqu’au bout. Un grand sentiment de frustration envahira le public. Beaucoup ont eu la sensation de ne pas avoir « vu » Mano Solo. Quant à moi, ce jour-là, je n’ai eu qu’une « bonne » photo.
Bonne semaine.
