Quartiers d’été
Jacques Higelin
EMI 04 décembre 2007

Il n’avait pas enregistré d’album studio, avec ses propres compositions, depuis huit ans. Pour ses fans, une éternité ! En 2006 sort le très attendu « Amor doloroso ». Un retour gagnant pour Higelin. Une tournée l’entrainera sur les routes de France et d’ailleurs. Un tel succès qu’un Live est enregistré à Paris, au Bataclan.
Alors que nous connaissons tous l’esprit rebelle et anarchique de l’artiste, celui-ci se trouva pris au piège, lorsque sa maison de disques lui concocta, en partenariat avec une grosse chaîne de distribution, un concert privé, réservé à une centaine de bons clients fidèles. Le révolté était obligé de se plier face au système…
Une amie m’appela et connaissant mon goût pour le chanteur, me proposa de partager son accréditation. Rendez-vous fut pris face aux locaux d’EMI, au nord de Paris. Nous pénétrâmes dans la toute petite salle, réservée aux show case, un peu avant le public. Régisseur et techniciens s’activent encore à arranger la scène, afin qu’aucun câble, aucun fil ne viennent gêner les déplacements d’Higelin et de ses musiciens.
Les portes s’ouvrent et les 250 veinards se pressent dans notre dos. Je suis collé contre la scène, à hauteur des genoux. Mon sac contenant tout mon matériel entre les jambes. Pas très confortable, car cela veut dire que la place que j’ai, je dois la garder, au risque de ne pas en trouver une autre tout aussi bonne. A vrai dire, je sens que moi et mes camarades photographes ne sommes pas vraiment les bienvenus, comme souvent…
On nous a briefés. Comme d’habitude, on a le droit aux trois premiers morceaux et ensuite on doit tout arrêter. Dans leur grande mansuétude, les organisateurs ne nous ont pas demandés de sortir. On pourra donc rester jusqu’au bout. Super !
Le grand Jacques entre en scène. Il est vêtu d’un grand imperméable. Il ressemble à un aventurier de l’arche perdu… Il défile ses chansons. Beaucoup de nouvelles, celles du dernier album. Bien entendu quelques anciennes. Il est entouré d’une bande de musiciens exceptionnels. Il y a son vieux complice « le docteur Mahut », comme il l’appelle, aux percussions et à la guitare Yan Péchin, un génial fou furieux, que j’avais déjà entendu aux côtés de Thiéfaine.
Passé le troisième morceau, la question se pose : tout ranger ou grapiller quelques images supplémentaires ? Parfois, plus tard dans la soirée, la lumière est meilleure ou le costume de scène change ou le chanteur « donne » plus vers la fin du show. Je décide d’attendre.
A quelques mètres de moi, un confrère qui, se sentant sans doute libre car sans surveillance, continua de mitrailler Higelin. Le pauvre n’eut pas la présence d’esprit de calmer son déclencheur au cours d’une chanson calme. D’un seul coup, il le fusilla du regard et de la parole. Les mots exacts, je les ai oubliés, mais je sais que je n’aurais pas apprécié être à sa place.
Donc, tout naturellement, je baisse les mains qui tiennent mon 20 D et les passe dans mon dos. Il faut laisser passer la tempête. Je repasse en mode « simple spectateur ». Assisté à ce concert privé est plus qu’agréable, ne gâchons pas notre plaisir.
Je reste tout de même à l’affût. On ne sait jamais, une belle posture, un jeu de lumières, une attitude spectaculaire et une bonne photo peut être faite.
C’est au cours d’un pont que Jacques prit cette position, sous une douche de lumière blanche. Une image religieuse m’apparût. Je crus me trouver face au martyre de Saint-Sébastien. Un homme qui sourit presque sous le coup des flèches reçues. Une pause quasi extatique.
Dans le volume sonore personne n’entendra le moteur de mon appareil tourner. Je cadre et appuie. Quatre, cinq fichiers sont enregistrés. Je range aussi vite mon appareil que je l’avais sorti. Je ne découvrirai mes photos qu’au sortir du concert.
Le reste de la soirée fut très rock’n roll et passionné, comme chaque fois que Jacques Higelin monte sur scène. On sait quand ça commence, pas toujours quand cela finit et surtout ce qu’il y aura à voir et à entendre. De toute façon, on n’est jamais déçu.
Bonne semaine.
