Cassez la voix ! !

Chers amis,

Il est parfois des évidences tellement violentes à admettre, qu’il vaut mieux mettre la tête sous le sable et attendre que quelqu’un d’autre se charge de divulguer l’information.

Grâce à cet outil formidable qu’est Deezer, je peux écouter ou ré-écouter de vieux albums que je possédais par le passé et qui ont, à présent, trouvés refuge dans le fond d’un grenier. Au cours de cette semaine j’ai pris du plaisir à me faire couler dans les oreilles, quelques disques de Jacques Higelin.

Bien entendu, avec le temps et les années de pratique du monde de la musique, mon oreille entend différemment aujourd’hui. Par le passé seuls l’émotion des paroles, de la voix et de la mélodie m’importaient. Je ne prêtai guère attention aux diverses flûtes et trompettes et autres instruments utilisées par l’artiste pour modeler sa chanson.

Je vous invite à vous connecter à la plate-forme évoquée plus haut et à sélectionner « Higelin 82 » ou à fouiller dans vos archives pour dégoter un CD, un vinyle, voire une cassette achetée dans une station service d’autoroute, alors que vous partiez en vacances du coté de Concarneau tandis que tous vos copains eux allaient au cap d’Agde.

Prenez le temps d’écouter. Je ne vous demande pas d’aimer le chanteur, ni ses chansons. Juste écouter. Chaque titre est confectionné intelligemment, avec à chaque fois un véritable univers musical bien défini.

Déjà à l’époque, bientôt 30 ans, Jacques utilisait du Ukulélé et tout un tas d’objets bigarrés. Aujourd’hui on crie au génie dès qu’un artiste met quelques notes de cet instrument dans une de ses compositions, avec à la clé une petite chance d’intéresser une station de Radio France.

Ce qui m’a vraiment frappé à la suite des 50 minutes que dure l’album, c’est la recherche qui a été faite, afin de proposer une véritable œuvre et non un produit.

Je reçois des CD, j’en écoute également sur le net. Tout me semble lisse, homogène, sans aspérité, sans folie. La grande phrase à la mode, que l’on entend très souvent et que j’emploie également, je l’avoue, mais qui ne veut pas dire grand chose : « c’est bien produit !» En langage clair il faut comprendre : Le son est bon, le mix est bon, le mastering n’est pas mauvais, mais le produit ne casse pas trois pattes à un canard.

A moins d’être dans une niche, comme je l’évoquais il y a quelques semaines et de ne pas pouvoir ou vouloir déroger à la règle, il vous est instamment demandé, à vous les artistes, de travailler vos morceaux comme s’il s’agissait d’œuvre d’art et non comme de vulgaires chansonnettes. Je sais que beaucoup d’entre vous mettez tout votre cœur dans vos créations. Mais cela ne suffit pas. il faut savoir jusqu’où on peut aller trop loin. Il ne faut pas hésiter à se dire : « je suis content du résultat, j’ai mis longtemps à l’obtenir, mais suis-je réellement au bout du processus ? »

Peut-être que le titre que vous venez d’enregistrer, sous forme de maquette, dont vous et votre entourage êtes très contents, mériterait-il d’être « déconstruit », « remodelé », « détourné ». Je sais, ô combien, la hâte est grande de voir son « petit » prendre vie, d’entendre le résultat de jours et de mois de travail. Cette impatience ne doit pas vous détourner de votre but artistique, créer une œuvre.

Alain Bashung a commencé sa carrière de chanteur en 1966. Il avait déjà à l’époque une posture quelque peu rebelle et chantait des choses impossibles à diffuser à la télé ou sur les ondes radio comme : « T’es vieux, t’es moche ». Son élocution était très claire et finalement sans caractère. Puis, le travail, la recherche, lui ont permis d’aboutir à ce que nous connaissons tous. Combien d’années lui a-t-il fallu pour parvenir à cette diction qui lui était propre ? 20 ans ! A présent, il ne faut pas plus de quelques secondes pour reconnaître ce timbre de voix inimitable.

Tout comme un peintre fait évoluer sa palette, Bashung a su modifier sa voix pour enfin trouver la sienne. Si Picasso était resté coincé au début du 20ème siècle, il est à peu près sûr que nous en parlerions beaucoup moins aujourd’hui.

N’oubliez pas que votre texte n’est peut-être pas de la poésie, mais votre chanson, paroles, musiques et arrangements, doivent être entendus, comme on regarde un tableau, dixit Jacques Brel. Une chanson c’est un tout.

Ce qui fait que l’album « Higelin 82 » est aujourd’hui aussi bon qu’hier, c’est justement par le travail acharné de l’artiste. A force d’avoir remis son ouvrage sur le métier, il est parvenu à créer une œuvre d’art. Je n’en dirai pas autant de tous ses albums. Il faut tout de même savoir resté objectif et ne pas être aveuglé par la grandeur du créateur.

Un artiste, par essence, doit outrepasser les codes. Si vous proposez à notre écoute des chansons qui nous feront penser immédiatement à ce qui a déjà été fait, il est fort probable que vous n’aurez pas notre oreille très longtemps.

Soyez originaux ! Inventifs ! créatifs ! Artistes quoi !

Olivier

www.oliviervadrot.com