Music Business - Réflexions et conseils - Olivier Vadrot

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mercredi 24 août 2011

Francis Lalanne

Quartiers d’été

Francis Lalanne

Casino 2000 08 novembre 2008

Francis_Lalanne_Mondorf_mail.jpg

La salle est vide. Les lumières du plateau sont éteintes et les techniciens finissent de démonter le matériel de scène. Je suis dans la longue file d’attente. Après une demi-heure de patience, je pénètre enfin dans la loge de Francis Lalanne. Je le félicite pour le superbe concert auquel je viens d’assister. Nous parlons aussi de théâtre, Dom Juan… Il est ému de savoir que j’étais présent aux Bouffes du nord, lors de la dernière représentation de la pièce de Molière, dans laquelle il tenait le rôle principal. Pour me remercier, il dénoue son catogan et m’offre son ruban. Je le quitte en paraphrasant sa chanson : « Je ne sais pas où, ni quand, mais je suis certain qu’on se retrouvera ». Décembre 1989, Autun, Salle de l’hexagone.

- Allo Christian, j’ai une mauvaise nouvelle. Je suis obligé d’annuler le concert de Gérard Blanc. Il est actuellement dans le coma en Crête. - Ha. On est à un mois-et-demi de la date. Tu peux me proposer qui à la place ?

Cela faisait un peu plus d’un an que j’étais au service de l’ex-leader de Martin Circus et m’étais contenté de faire la promotion de son dernier album et de son Olympia auprès des radios de province. Cerise sur le gâteau j’avais réussi à le placer pour deux soirées dans la programmation du Casino 2000, de Mondorf les bains, au Luxembourg. C’était pour moi une étape importante dans le développement de mon parcours. Mais voilà, une foutue maladie met mon artiste à terre et mes espoirs en miettes.

« Tu peux me proposer qui à la place ? », cette phrase résonne de longues minutes dans mes oreilles. Je débute et ne connais personne ou presque. J’ai bien croisé une fois Phil Barney, mais ce n’est pas le même calibre que Gérard. Je ne peux décemment appeler Brigitte Blanc et lui demander, pendant ses heures d’attente, dans les couloirs de l’hôpital d’héraklion, de me dégoter deux, trois numéros de téléphone de copains qui pourraient éventuellement remplacer son mari.

Une chose me revient en mémoire. Gérard Blanc a écrit une chanson avec Francis Lalanne. Voilà, le lien est fait. Je cherche sur Myspace la page de Lalanne. Une petite ligne indique : pour toute demande de spectacle, cliquez sur le lien. Je m’empresse de passer mon curseur sur la phrase qui passe du blanc au bleu et ouvre une page de messagerie.

Mon texte est succinct. Je mets en avant l’aspect relationnel qui relie les deux artistes et la situation catastrophique dans laquelle se trouve Gérard. Je demande si Francis accepterait de le remplacer sur cette date. Je laisse mes coordonnées. On ne sait jamais. Je clique sur envoyer.

Je pense qu’il y aura un retour à ce mail, car je sais que les chanteurs sont toujours à l’affût d’une date supplémentaire, mais en même temps, je me dis que ce serait trop beau que mon premier concert soit avec Francis Lalanne !

Plus tard dans la journée mon téléphone sonne. C’est le régisseur de Francis ! Il me demande quelques renseignements complémentaires sur la technique, la salle, le train, l’hôtel, le cachet… Je ne suis pas habitué au jargon du métier et me perds dans les VHR, D.I, TVA à 5,5 % ou 19,6 %, le catering… J’essaie de répondre du mieux que je peux, avec une assurance tout droit sortie des cours de théâtre suivis il y a 20 ans. « Bon, je vois avec Francis et je te rappelle ».

Une journée qui dure une éternité, vous savez ce que c’est ? J’ai expérimenté pour vous. C’est très, très long ! Dans la soirée, alors que je n’y crois plus, nouvel appel. « C’est bon pour Francis ». Je cache ma joie, immense. Je vais travailler avec Francis Lalanne ! ! Encore faut-il que le casino soit d’accord. J’appelle Christian.

- Je crois que j’ai trouvé : Francis Lalanne. Par amitié pour Gérard, il veut bien venir au Casino. - Très bien, ça me convient tout à fait.

Jusqu’au jour de la date, j’ai craint, à tout moment, qu’un nouvel appel vienne contrarier mon destin. Le jour J arrive enfin. Je retrouve le chanteur accompagné de son régisseur, dans une brasserie face à la gare de l’est. C’est bon, nous partons pour le Luxembourg !

La petite salle du Purple lounge est pleine à craquer. Une des meilleures audiences réalisées pour un concert dans ce lieu. Le public est debout, serré, assis sur les marches, penchés sur le balcon. Il y a une ferveur quasiment palpable. Je suis accroupi sur le côté de la scène. Il n’y a que là que je puisse me poser. Alors qu’il a été plutôt sombre et concentré tout au long de son récital, Francis se détend vers la fin. Il entame un dialogue avec les spectateurs, qui lui réclament « La maison du bonheur », « Ma p’tite Véro » et d’autres chansons devenues des classiques. Il propose alors, de faire une soirée Karaoké. C’est à ce moment-là que j’en profite pour figer, sans doute, un des rares sourires de notre voyage.

Même si la photo n’est pas extraordinaire, elle demeure pour moi un symbole. Croire en son rêve et s’en donner les moyens, ne peut que déboucher sur la réussite.

J’ai, depuis, travaillé à plusieurs reprises avec Francis, toujours avec le même plaisir.

Bonne semaine.

lundi 15 août 2011

Jacques Higelin

Quartiers d’été

Jacques Higelin

EMI 04 décembre 2007

Jacques Higelin

Il n’avait pas enregistré d’album studio, avec ses propres compositions, depuis huit ans. Pour ses fans, une éternité ! En 2006 sort le très attendu « Amor doloroso ». Un retour gagnant pour Higelin. Une tournée l’entrainera sur les routes de France et d’ailleurs. Un tel succès qu’un Live est enregistré à Paris, au Bataclan.

Alors que nous connaissons tous l’esprit rebelle et anarchique de l’artiste, celui-ci se trouva pris au piège, lorsque sa maison de disques lui concocta, en partenariat avec une grosse chaîne de distribution, un concert privé, réservé à une centaine de bons clients fidèles. Le révolté était obligé de se plier face au système…

Une amie m’appela et connaissant mon goût pour le chanteur, me proposa de partager son accréditation. Rendez-vous fut pris face aux locaux d’EMI, au nord de Paris. Nous pénétrâmes dans la toute petite salle, réservée aux show case, un peu avant le public. Régisseur et techniciens s’activent encore à arranger la scène, afin qu’aucun câble, aucun fil ne viennent gêner les déplacements d’Higelin et de ses musiciens.

Les portes s’ouvrent et les 250 veinards se pressent dans notre dos. Je suis collé contre la scène, à hauteur des genoux. Mon sac contenant tout mon matériel entre les jambes. Pas très confortable, car cela veut dire que la place que j’ai, je dois la garder, au risque de ne pas en trouver une autre tout aussi bonne. A vrai dire, je sens que moi et mes camarades photographes ne sommes pas vraiment les bienvenus, comme souvent…

On nous a briefés. Comme d’habitude, on a le droit aux trois premiers morceaux et ensuite on doit tout arrêter. Dans leur grande mansuétude, les organisateurs ne nous ont pas demandés de sortir. On pourra donc rester jusqu’au bout. Super !

Le grand Jacques entre en scène. Il est vêtu d’un grand imperméable. Il ressemble à un aventurier de l’arche perdu… Il défile ses chansons. Beaucoup de nouvelles, celles du dernier album. Bien entendu quelques anciennes. Il est entouré d’une bande de musiciens exceptionnels. Il y a son vieux complice « le docteur Mahut », comme il l’appelle, aux percussions et à la guitare Yan Péchin, un génial fou furieux, que j’avais déjà entendu aux côtés de Thiéfaine.

Passé le troisième morceau, la question se pose : tout ranger ou grapiller quelques images supplémentaires ? Parfois, plus tard dans la soirée, la lumière est meilleure ou le costume de scène change ou le chanteur « donne » plus vers la fin du show. Je décide d’attendre.

A quelques mètres de moi, un confrère qui, se sentant sans doute libre car sans surveillance, continua de mitrailler Higelin. Le pauvre n’eut pas la présence d’esprit de calmer son déclencheur au cours d’une chanson calme. D’un seul coup, il le fusilla du regard et de la parole. Les mots exacts, je les ai oubliés, mais je sais que je n’aurais pas apprécié être à sa place.

Donc, tout naturellement, je baisse les mains qui tiennent mon 20 D et les passe dans mon dos. Il faut laisser passer la tempête. Je repasse en mode « simple spectateur ». Assisté à ce concert privé est plus qu’agréable, ne gâchons pas notre plaisir.

Je reste tout de même à l’affût. On ne sait jamais, une belle posture, un jeu de lumières, une attitude spectaculaire et une bonne photo peut être faite.

C’est au cours d’un pont que Jacques prit cette position, sous une douche de lumière blanche. Une image religieuse m’apparût. Je crus me trouver face au martyre de Saint-Sébastien. Un homme qui sourit presque sous le coup des flèches reçues. Une pause quasi extatique.

Dans le volume sonore personne n’entendra le moteur de mon appareil tourner. Je cadre et appuie. Quatre, cinq fichiers sont enregistrés. Je range aussi vite mon appareil que je l’avais sorti. Je ne découvrirai mes photos qu’au sortir du concert.

Le reste de la soirée fut très rock’n roll et passionné, comme chaque fois que Jacques Higelin monte sur scène. On sait quand ça commence, pas toujours quand cela finit et surtout ce qu’il y aura à voir et à entendre. De toute façon, on n’est jamais déçu.

Bonne semaine.

lundi 8 août 2011

Bernard Lavilliers

Quartiers d’été

Bernard Lavilliers

Place de la République 2 avril 2006

Bernard Lavilliers

- Allo ! Olivier ? - Oui ! - J’ai une conférence de presse, mercredi après-midi. T’es libre ?

Tu penses que je suis libre. Cela ne fait que quelques semaines que je suis officiellement photographe et on me propose déjà de couvrir une conférence de presse. Pour moi, c’est la gloire.

- Bien sûr ! C’est quoi ? - Il y a un concert dimanche, place de la République, organisé par la Ligue des Droits de l’Homme. Ils font une présentation de l’évènement et il y aura des artistes. - J’y serai.

Le jour dit, je me retrouve dans les locaux de la LDDH. Un rez-de-chaussée triste, une salle de réunion mal rangée, du bazar partout et face à moi des responsables de la cause et des artistes. Je n’en connais aucun ! Il y a, me dit-on un membre des Têtes raides, mais je ne sais pas lequel… La responsable de la com annonce le programme. C’est ainsi que je mets un visage sur Lola Laffon et Akli D.

Ce qui m’intéresse le plus, malgré tout, c’est l’obtention de mon accréditation pour le concert de dimanche, car en plus de ces jeunes chanteurs, il y aura sur le plateau : Didier Super, Lo’Jo, Souad Massi, Loïc Lantoine, Didier Lockwood, Dyonisos, Cali et Bernard Lavilliers ! Que du beau monde et surtout, une nouvelle fois, la possibilité d’engranger des images d’archive, d’une dizaine d’artistes, en une journée !

En ce jour consacré à la lutte contre « l’immigration jetable », c’est le slogan choisi par la ligue, le temps est incertain. Les nuages diffusent la lumière et tout à coup le soleil déchire le ciel et vient bruler toutes les parties claires des clichés. Pas de panique. Je suis là pour apprendre. Je remplis des cartes mémoires, avec quantité de fichiers destinés, in fine, à la corbeille.

En début de soirée, alors que la lumière est très bonne, on annonce enfin la venue sur scène de Lavilliers.

Aux U.S.A, il y a Bruce Springsteen, en France on a Bernard Lavilliers. Je sais bien que cette comparaison fera sourire, mais j’y tiens. Je ne parle pas du nombre de disques vendus, ni de stades pleins à craquer, non je veux dire l’impression que le stéphanois donne lorsqu’il apparaît. Une présence comme peu d’artistes en possèdent. Il y a des chanteurs qui doivent multiplier les efforts et les effets pour s’installer sur la scène. Lavilliers, la simple morgue de son regard, suffit à mettre les 10 000 personnes de la place de la République sous sa coupe. Il ne fait rien Bernard pour exister. Il est là.

Une guitare sanglée autour de son cou, il chante son tube du moment « Les mains d’or ». Tu penses, avec un public acquis à la cause des plus démunis, cette chanson fait un véritable carton. Puis il interprètera un autre titre adapté à l’évènement, dont le célèbre refrain dit que « La musique est un cri qui vient de l’intérieur ».

C’est au cours du salut, avant de quitter la scène que je fige ce portrait. Aucune démonstration de joie. Pas d’exubérance. Tel un monarque offrant son œuvre au peuple, Lavilliers se fait applaudir, quasiment acclamer et s’en va.

Certains de mes amis n’aiment pas cette photo. Ils lui trouvent un air supérieur, presque dédaigneux. On m’a même dit qu’il se prenait pour le Ché ! Pourtant, je trouve que cette attitude lui va bien. La contre-plongée augmente l’impression de domination.

N’oublions pas que c’est en forgeant son image que l’on crée son personnage. Ce que j’ai sous les yeux ne me semble pas être en décalage avec ce que j’entends sur ces albums. L’osmose est parfaite. Joue-t-il un jeu ? Se prend-il au sérieux ? Je n’en sais rien. Et puis, qui sait qui est vraiment Bernard Lavilliers ? Un chanteur, c’est tout.

Bonne semaine.

lundi 1 août 2011

Mano Solo

Quartiers d’été

Mano Solo

Olympia 18 septembre 2006

Mano Solo

Dans nos vies, il y a des routes que l’on croise. Des chemins parallèles, qui de temps en temps oublient la réalité géométriques et finissent par se frôler.

Au beau milieu des années 90, alors que je fréquentais le milieu théâtral et rêvais d’une carrière sur les planches, la pièce que notre compagnie venait de monter avait été, à notre grande surprise, choisie par le directeur du Tourtour, célèbre salle rue Quincampoix, à côté de Beaubourg, pour tenir l’affiche tout l’été.

Nous allions prendre le créneau détenu depuis plusieurs semaines, par Mano Solo. Celui-ci était fermement soutenu dans sa démarche artistique par le directeur de la salle, qui le recevra souvent sur son plateau, y compris lorsque la carrière de Mano sera pleine de succès et lui permettra d’investir des lieux vingt fois plus grands.

« La marmaille nue » tournait en boucle chez moi. Encore trop jeune et pas assez sûr de moi, je n’ai pas osé, alors que nous installions notre décor et que Mano et ses musiciens enlevaient matériel et effets personnels des loges, l’aborder pour lui dire le plaisir que j’avais à écouter ses titres et à gratouiller quelques chansons sur ma guitare. Nous nous sommes croisés, salués, souris et ce fut tout.

Une des premières grosses manifestations musicales à laquelle je me suis rendu, en tant que photographe, se tenait sur la place de la République. Parmi les têtes d’affiche : Mano Solo. Arrivé, puis reparti aussi vite, je n’eus pas le temps de contourner la scène pour tirer quelques portraits.

Lors de la fête de l’Huma qui suivit, je croisai un autre photographe qui me fit savoir que le mardi suivant, Mano serait à l’Olympia. Je fis en sorte de connaitre le nom de la personne qui gèrait les accréditations et pris contact le lundi matin à la première heure. J’obtins sans trop de problème le précieux sésame.

Ce soir-là, nous étions peu nombreux dans l’espace réservé aux photographes, mais la salle du boulevard des Capucines était pleine à craquer. En première partie Loïc Lantoine nous donna une prestation poétique et rock’n roll, à la fois. Des textes plus slamés que chantés et une contrebasse pour seul instrument. La lumière n’était pas bonne. Tout en contre. Rien de face. Un peu de côté et c’est tout. Cela s’arrangera pour la tête d’affiche, pensais-je…

Mano Solo est entré sur la scène accompagné de trois musiciens et de son chien, un beau berger allemand ou y ressemblant furieusement, un bandana autour du cou en guise de collier. Grand, sec et coiffé d'un chapeau, le chanteur ne donnait pas son visage. Et ces éclairages qui ne changeaient pas. On en prenait plein les yeux, au sens propre. Comme souvent, allez savoir pourquoi, dans les concerts, on ne sert pas les meilleures lumières aux photographes, pourtant venus pour donner une bonne image des artistes. Nous allons donc avoir un contre-jour permanent et une silhouette fantomatique face à nous.

Dans ces situations, un peu tendues, il y a quelques minutes de stress. Comment sortir d’ici avec au moins un bon cliché ? Il faut faire vite, tout essayer : Gros plan, plan large, américain, focales courtes et longues se succèdent. On va à droite, à gauche, non pas au centre ! Micro sur pied, collé à la bouche. On ne voit rien.

Il faut se résigner après le deuxième titre et se dire qu’on n’aura sans doute pas le portrait classique tant attendu, avec le regard. Alors on joue la carte de l’esthétique, on s’amuse avec les couleurs, les effets, la fumée qui envahit le plateau pour donner forme au rais lumineux.

Et puis, à un moment, alors qu’une douche blanche et découpée baigne l’arrière du corps du chanteur, Mano tourne légèrement son visage et entre dans la lumière ! Dans mon viseur j’ai ce qu’il me faut. Travaillant tout en manuel, je joue en permanence avec les ouvertures et vitesses d’obturation. Là, il me fallut régler très rapidement. Trop ouvert, j’aurais cramé les blancs et obtenu un visage surexposé. Trop rapide, je n’aurais pu détacher que le projecteur du fond et perdre le corps du chanteur.

Par chance, il reste trois ou quatre secondes dans cette position. Juste le temps, pour moi, de tester plusieurs formules. Ce sera finalement 2,8 et 1/80, 70mm, pour 1600 iso.

Je suis resté dans la salle pour assister à tout le concert. La lumière sera identique jusqu’au bout. Un grand sentiment de frustration envahira le public. Beaucoup ont eu la sensation de ne pas avoir « vu » Mano Solo. Quant à moi, ce jour-là, je n’ai eu qu’une « bonne » photo.

Bonne semaine.

lundi 25 juillet 2011

Iggy Pop

Au cours des quelques semaines de vacances de juillet et août, j'ai décidé de vous envoyer une carte postale par semaine.

Chaque lundi, je vous raconterai l'histoire d'une photo, issue de mes archives personnelles. Mon premier contact avec le Music Business a été par la magie de l'image.

Quartiers d’été

Iggy Pop

Fête de l’Humanité 2007

Iggy Pop

Il est des rendez-vous immanquables lorsque l’on aime l’odeur des frites et la musique. « La fête de l’Huma » a lieu tous les mois de septembre, depuis très longtemps. D’habitude il pleut, lors du rassemblement communiste. On patauge dans la gadoue, avec le sourire des enfants qui savent qu’en rentrant crottés ils vont se faire gronder, mais ça n’est pas grave, on aime ça et on en profite.

En 2007, point d’humidité à l’horizon. Je peux même dire que la météo était plutôt tendance Joe Dassin, « L’Eté indien » sur le parc des expos de La Courneuve. Comme l’an passé, Claudie et Hugues m’ont permis d’obtenir les sésames qui donnent accès aux différentes scènes. L’affiche était prometteuse. Olivier Ruiz, Ayo, Grand corps malade, Luke, Razzorlight, John Buttler trio et celui que tout le monde attendait Iggy Pop.

Tous les concerts se déroulent de la même manière pour les photographes. Nous attendons, parqués dans un espace attenant à la grande scène. Avant le début de chaque prestation, on nous invite à nous installer dans « la fosse » (espace réservé, de quelques mètres de large, entre le public dans notre dos et le service d’ordre au pied de l’estrade).

Chacun trouve sa place. Il y en a qui aiment être juste en face, d’autres préfèrent se positionner sur le côté, au fond, en contre plongée. Certains bougent sans arrêt. Chaque photographe à son angle de choix. En prenant des clichés en rafale, on peut très bien en dix minutes collecter des centaines de photos. On fera le tri plus tard.

Le mot d’ordre toujours le même : « Les trois premières chansons ». A partir du quatrième titre, les gros bras nous poussent gentiment hors du secteur délimité et nous sommes priés d’obtempérer avec le sourire. Là, nous avons le droit d’attendre le concert suivant. On peut toujours se rendre au bar et commander une coupe de Champagne, que l’on paie une fortune. On ne plaisante pas avec les bulles chez les cocos.

Lorsque vous photographiez un groupe comme Luke, c’est presque ennuyant et pas très drôle. Ils sont quatre, plantés derrière leur instrument ou un micro, pendant quarante-cinq minutes. Rien ne bouge. La première chanson ressemble à la dernière. Un bon portrait du chanteur en boite et on s’en va, pas fâché de savoir que le spectacle suivant sera certainement plus mouvementé.

En cette soirée, du 15 septembre 2007, aux alentours de 22 heures, un afflux de photographes, sortis dont ne sait où, débarque. On nous l’annonce depuis plusieurs heures. Il sera là dans quelques instants. Iggy Pop montera sur la grande scène.

Dans la fosse, c’est un peu la bagarre. On joue des coudes. On se bouscule un peu, pensant que l’on à la meilleure place, que de là où l’on se trouve, on ne manquera rien. Pas un geste, pas une attitude ne nous échappera. Derrière moi, appuyé contre la barrière de sécurité, un photographe habitué de ce type de rassemblements nous regarde amusé. Alors que je lui lance « T’es tranquille là ? », il me répond « Aucune importance où que tu sois, tu seras bien ! » En attendant, je joue le jeu comme les autres, je me déplace et finalement prends le poste que je peux !

Philippe Manœuvre entre dans la lumière et nous annonce de sa voix d’adolescent en pleine mue « Ouaissss, il est là ! Pour vous : IGY POP ! Rock’n roll ! ! » A cet instant, la meute de photographes n’est plus que marée humaine. Iggy n’est pas chanteur à tenir en place. Il court, il saute, il monte, il descend, il danse, prend la pose (pas longtemps), grimpe sur les amplis, avance, recule, ne reste pas plus que quelques secondes au même endroit. Le suivre est épuisant, car il faut, une fois de plus, ne pas gêner dans nos déplacements, les confrères qui ont choisi une autre tactique que la vôtre.

Au deuxième morceau, Iggy se prélasse sur une enceinte. C’est le bon moment ! Vas-y shoote ! Mais tout le monde veut saisir cet instant si éphémère. Je suis bousculé, je ne peux cadrer correctement. La lumière en contre est trop forte, le temps que j’effectue le bon réglage : ouverture / vitesse, l’animal s’est échappé.

Finalement, c’est au cours du troisième morceau et me reculant, pour prendre de la distance avec les objectifs amis, que j’ai réalisé ce cliché, quasiment en pieds. Iggy Pop, fidèle à son image : jean et torse nu. Bien plus Punk que tous les autres chanteurs de sa génération, se démènera sur le plateau pendant la petite heure que durera son show.

Ce concert restera pour moi le plus sportif de tous. Les jeunes générations de chanteurs, seraient bien inspirées de prendre exemple sur le papy du rock !

Bonne semaine.

lundi 18 juillet 2011

Charlélie Couture

Au cours des quelques semaines de vacances de juillet et août, j'ai décidé de vous envoyer une carte postale par semaine.

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Quartiers d’été

Charlélie Couture

Salon du livre 19 mars 2006

Charlélie Couture

On ne sait pas à quoi pensent les chanteurs. Pourquoi, à un moment ou un autre de leur vie d’artiste, ils veulent partager avec le public l’envers du décor ? Ils deviennent tous « auteur ».

Le public, toujours friand d’anecdotes croustillantes, est prêt à bondir sur le rayon étalant les biographies, autobiographies, hagiographies des saints chanteurs, palimpsestes et autres textes sacrés, dévoilant ce que le commun des mortels, ne devrait pas savoir.

Et tout ce petit monde se retrouve dans les salons du livre. Un jour à Paris, un autre à Cosne-sur-Loire.

En ce mois de mars, c’est dans la capitale que la plus grande réunion d’écrivains à lieu. Le parc des expositions de la Porte de Versailles, quand il n’accueille pas le salon de l’auto ou celui de l’agriculture, ouvre ses portes à Marc Lévy et Jean d'Ormesson…

La liste des chanteurs-auteurs était assez longue et alléchante pour le jeune photographe que j’étais. Un nom plus que les autres retint mon attention. Charlélie Couture. L’artiste lorrain viendra dédicacer « En Australie », un carnet de voyage.

A l’heure dite, le chanteur s’installe à sa table, avec à portée de main, deux gros crayons gras, à mines multicolores. De nombreux lecteurs et fans se pressent autour du stand. Tout le monde mitraille à l’aide de petits appareils numériques. Comme les autres, je joue au badaud et shoote deux clichés ici et deux autres là.

Un problème de taille se pose. Charlélie dissimule ses yeux derrière des lunettes noires. Me revient en mémoire le conseil reçu de mes ainés : « Le regard. Il faut que tu chopes le regard ! » Toutes les images que je prends sont sans intérêt. Je sens même un peu d’agacement de la part de celui qui signe, face aux nombreux objectifs.

Je ne reste pas à proximité et glisse vers le stand sur lequel se trouve Richard Bohringer.

Lorsque, après quelques minutes et par acquis de conscience, je reviens sur mes pas, alors que l’heure de fin de la séance de dédicace pour Charlélie Couture est passée, je trouve le chanteur décontracté, souriant, n’étant plus entouré que de deux ou trois fidèles lecteurs de ses œuvres et surtout les lunettes noires ont disparues ! Je dégaine mon appareil et appuie sur le déclencheur. Je prends plusieurs clichés à la suite. A priori il ne fait pas attention à ma présence. J’avance un peu plus vers lui. J’utilise une focale de 80 mm. Autant dire que je suis tout proche. Une dernière rafale. J’ai ce que je veux.

Prenant conscience qu’il manque quelque choses à son personnage, Couture remet ses lunettes. Trop tard.

Ne voulant pas passer pour un simple « voleur » d’images, je suis allé jusqu’à lui, pour dire mon attachement à son tout premier album « Le pêcheur ». Disque que j’avais enregistré sur une cassette et que j’écoutais en boucle, sur mon walkman Sony, au bord de la rivière, au mois d’août, pas 75, mais 84, en regardant flotter mon bouchon et en pensant aux brochets, aux barbots, aux perches, aux rousses, aux tanches, etc bon… Comme le dit sa chanson.

Sa réaction étonnée et amusée l’amena à me dire : « Ho ! Déconne pas ! ça fait combien de temps que c’est sorti, ça ?... Tu ne nous rajeunis pas… » et de fredonner tout en s’éloignant, les premières mesures du titre éponyme.

Bonne semaine.

lundi 11 juillet 2011

Dominique A

Au cours des quelques semaines de vacances de juillet et août, j'ai décidé de vous envoyer une carte postale par semaine.

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Quartiers d’été

Dominique A

FNAC Ternes 8 mars 2006

Dominique A show case FNAC Ternes 03.06

Je venais de me lancer dans la photographie de « chanteurs ». En ce début mars, il me fallut trouver des opportunités pour immortaliser mes premiers artistes. Comment faire lorsque l’on ne connaît personne ? Difficile de se présenter à la porte d’une salle de spectacle et demander à y entrer. D’ailleurs, je ne savais pas comment les photographes faisaient pour pénétrer à l’Olympia ou au Zénith. Je l’apprendrais très vite.

Une piste me fut donnée par une amie qui fréquentait le milieu des boitiers Nikon et objectifs Canon (pas ensemble, bien entendu) depuis longtemps. « Tu n’as qu’à aller faire des show case ». J’avais assisté par le passé, à quelques petites représentations, dans des magasins où l’on vendait encore des disques et j’avais trouvé les ambiances plutôt décontractées et sympathiques.

Je saute sur internet et commence à fouiller les différents sites qui faisaient état d’évènements musicaux sur les lieux de vente. La FNAC en proposait une quantité importante. Mon choix s’arrêta sur Dominique A, qui présentait, non pas un disque, mais était là pour parler d’un livre. Peu importe il était chanteur de son état et c’était tout ce qui m’importait.

Ne sachant pas comment j’allais m’y prendre pour faire des photos sans être repéré, je décidai lâchement de jouer au touriste et emmenai avec moi mon fils. Ainsi personne ne soupçonnerait un bon père de famille, venu juste pour quelques clichés souvenirs.

Arrivés dans la petite salle comble, nous nous glissons jusqu’au premier rang. Accroupi, dans l’ombre, j’attends le bon moment pour appuyer sur le déclencheur. A l’instant où Dominique A se lève, attrape sa guitare et s’avance vers le micro, je vois sortir de sous les manteaux, à mes côtés, deux autres objectifs et le mitraillage commence. Je n’étais pas le seul. Nous étions plusieurs photographes, venus incognito, pour faire des portraits du discret chanteur. Dès ce jour, je compris que ce métier était fait de ruse, de manipulation, de mensonge.

Si j’ai choisi ce cliché, sur lequel on ne voit pas le regard, c’est justement parce qu’il exprime un moment de désarroi et de confusion chez le chanteur.

Alors qu’il ne s’accompagnait que de sa guitare, au moment où il commença « Pour la peau », il commit une erreur de texte et s’arrêta immédiatement. Sous les applaudissements, qui valaient encouragements, il reprit. Au même endroit, une seconde fois, il buta sur les mots et sembla, d’ailleurs ne plus savoir ce qu’il avait lui-même écrit… Il fredonna les premiers mots, écarté du micro, afin que nous ne l’entendions pas clairement. Le public voulut l’aider et des spectateurs se mirent à lui souffler son texte !

A ce moment, prit d’un gêne irrépressible, Dominique A lâcha un de ses plus beaux sourires et s’empressa de cacher son visage dans ses mains. Comme un enfant que l’on découvre le doigt dans le pot de confiture, qui sait qu’il ne se fera pas gronder, mais ressent le besoin de montrer qu’il a conscience d’avoir commis une faute.

Le chanteur à cet instant nous à prouver son humanité, son humilité, son talent.

C’est ensuite gonflé à bloc qu’il poursuivra le show, en finissant debout sur le piano. « Je vous avais prévenu, cela peut devenir rock’n roll ! », nous avait-il lancé peu de temps auparavant. L’espace scénique étant surélevé, il dut exécuter quelques contorsions, afin de jouer et chanter, sans que sa tête ne cogne le plafond.

J’avais assisté ce jour-là à un véritable show et possédais mes premiers clichés.

Je conserve toujours cette photo non loin de moi. Chaque fois que je la regarde où que j’en parle, elle me rappelle que c’est avec Dominique A que tout a commencé.

Bonne semaine.